
            Nostradamus aurait pu l’écrire pour son apocalypse.
"Quand la grêle et le feu, mêlés de sang seront jetés sur cette Terre,
Quand la mer deviendra sang et que les créatures vivantes ne seront plus,
Quand le jour disparaitra, quand le soleil ne scintillera plus,
Quand les ténèbres auront assiégées le moindre lieu de cette Terre,
Quand il ne restera que famine, misère et désolation,
Quand les peuples du monde agoniseront dans leur propre sang
L’argentin s’en branlera, il jouera au futbol."
            Le foot ici se place très largement au-dessus de la religion. La grand-messe est le match de la semaine et elle n’est pas seulement hebdomadaire comme ses sombres païens de chrétiens, juifs ou musulmans. C’est une fois tous les trois jours. Les temples très nombreux de la ville accueillent plus de 50000 personnes tous les dimanches et doivent refuser l’entrée à certains fidèles.
            Les cinq piliers du football argentin :
- Regarder les résultats de n'importe quelle équipe dans le monde cinq fois par jour sur internet ou dans les journeaux
- Faire une fois dans sa vie le pèlerinage qui consiste à faire la queue tout une nuit devant un guichet pour obtenir ses billets afin de voir jouer la sélection
- Interdiction de ne pas regarder du foot avant la tombée de la nuit pendant un mois une fois tous les quatre ans : c’est ce qu'ils appellent le Copadelmundo
- La profession de foi : beaucoup de bébés sont abonnés au club dès la naissance et jusqu’à leur mort. De toute façon, le proverbe dit qu’ici, “On peut changer de femme, de parti politique, de religion, mais pas de club de football”. A côté les musulmans qui disent que “si tu changes de religion je te tues” font pâle figure. On voit bien qu’ils ne se sont jamais pris une fatwa de 50000 personnes toutes énervées en écharpes et en maillot de foot.
- L’aumône aux mauvais : quiconque en a les moyens doit inviter les mauvais au foot de la communauté à venir jouer avec lui

            Comme dans toutes les religions ou autres entreprises qui tentent de te fidéliser (le club de Boca Junior//une banque//la religion), c’est facile d’y entrer mais moins dans sortir… Au début, tout est rose, on te donne des goodies quand tu signes (fanion de Boca // la prime CIC du Baccalauréat // le vol aller simple cimetière-Paradis…) mais on te fait vite comprendre que c’est pas si facile que ça de rester dans les petits papiers du supérieur (le président des socios du club // le banquier // Dieu…) et qu’il va falloir montrer un peu plus d’envie si tu veux que tes objectifs se réalisent (gagner le championnat // avoir de l’argent // atteindre la vie éternelle avec un bonus de 1000 vierges dans certains cas…). Alors c’est à ce moment là que tu comprends que tu t’es fait avoir quand tu dois remplir à toutes tes obligations (sauter en criant comme un fou “El que no salta es un inglés” (Qui ne saute pas est un anglais) avec tes semblables // payer des services de plus en plus cher sans passer en mode découvert // donner pleins de sous au curé et ses supérieurs qui ont fait vœux de pauvreté mais qui pètent dans la soie…). En plus, on comprend vite qu’on est pas tous égaux devant l’affaire : de toute façon on ne prête qu’aux riches (celui qui peut se payer la tribune VIP // le riche qui a tellement d’argent que son banquier doit engager un autre banquier // ceux qui peuvent acheter des indulgences de Dieu livré à domicile par le pape lui-même…). Tout ça pour se rencontre au final qu’on est déçu (pas de place pour tous les abonnés à la Boca // les frais bancaires exorbitants quand on retire de l’argent à Buenos Aires // on a toujours pas vu la couleur du moindre messie ou autre paradis…) mais qu’on ne peut plus en sortir…
            Ici, celui qui n’aime pas le football risque (dans l’ordre croissant) : d’être traité de tapette toute sa vie, de n’avoir aucun sujet de conversation, de ne pas savoir quoi faire en temps de Grippe A vu que tout est fermé à part les terrains de football, de n’avoir aucun pote, d’être considéré comme attardé mental, de se faire déshériter et renié par sa famille, d’être accusé de tous les maux humains…
            Bon alors vu que j’ai quand même envie d’avoir des copains dans ce pays, j’ai dit à mes collègues que j’aimais le football. Directement les gens sont devenus beaucoup plus sympa avec moi. Ils m’ont invité mercredi dernier à venir jouer avec eux. C’est la découverte d’un lieu incroyable. Un peu partout dans le centre ville, il existe de petites bulles à la Center Parcs qui abrite des étendues de terrain synthétiques à cinq. Les créneaux se réservent et se monnaient et il y a intérêt à être à l’heure parce que question football, l’argentin est très ponctuel. Il suffit de voir nos successeurs du créneau de 21h-22h enlever les cages pendant un tir majestueux d’un de mes coéquipiers.

            Je suis arrivé en retard donc je me sentais un peu mal. Surtout quand je les ai vus sur le terrain en maillot de foot, shorts de foot et chaussure de foot avec un ballon de rechange amené en cas de crevaison improbable du ballon principal. C’est ici que j’ai appris l’importance de chaque joueur dans une équipe. Il a suffit que j’arrive pour que le score change drastiquement. 32 buts marqués en 1h. Plus qu’honorable même sur mini-terrains. 27 pour l’équipe d’Austin contre 4 pour l’équipe du mec, le seul à être venu en short de tennis et en chaussures de footing. Ça aurait été marrant si ce mec là n’était pas moi.
            Ils m’appelaient Zizou au début du match. Aujourd’hui il m’appelle Clément.

"Bonjour, c'est bien là pour jouer au football ?"
