vendredi 18 décembre 2009

Les géants qui ne dormaient jamais

            Au Sud de la Patagonie, coincés entre le Chili et l'Argentine, vivent de vieux géants blancs. Ces vieux briscards ont tout vu, tout survécu restant impassibles, imperturbables devant les colonisations, les révoltes ou les dictatures qui perturbèrent leur pays. Adulés dans et en dehors de leur patrie, mis en avant sur la scène internationale, ces vieux géants n'ont jamais daigné descendre rencontrer le peuple. "Qu'ils viennent disaient-ils" avec le désintérêt simulé du retraité sénile qui n'est plus visité. Messieurs Perito Moreno, Upsala, Spegazzinni ou encore M. Fitz Roy vous l'avez compris ont l'aigreur des gens qui ont tout vécu. Mais ces sages à la barbe blanche, pour expliquer leur aigreur, n'ont, pour leur défense, pas dormi depuis 20000 ans. Le vent n'a en effet pas cessé jour comme nuit de tenter de les rabaisser depuis tout ce temps. Mais ni l'un ni les autres n'ont lâchés. Fitz Roy n'a pas perdu un centimètre de ses 3405 mètres d'altitude. Perito, lui, a même grandi de quelques mètres depuis le début du XXe siècle. Le vent tient bon pourtant. Ce matin il soufflait encore à 100km/h sur les sommets enneigés. Cette lutte incessante ne connaît pas de trêve la nuit puisque de nuit il n'y a point. Hier le soleil s'est couché vers minuit pour se lever 5 heures plus tard laissant nos vieux sages dans leur état d'insomniaques forcés...

            Intrigué par cette affaire, je suis allé en visiter quelques uns. J'ai commencé par Perito Moreno, le plus grand de tous. Seuls ses frères de l'Arctique et de l'Antarctique le dépassent en taille mais dans son pays il est le plus géant des géants. Moins renfermé que les autres, il est descendu dans la vallée pour qu'on vienne le consulter plus facilement. 80 kilomètres de route depuis la bourgade de El Calafate et nous y sommes... Très vite on le voit pavaner au loin, faire le beau en faisant scintiller ses reflets bleus. Jeune dans sa tête, il reste vieux dans son corps : il perd chaque jour plus de deux mètres dans les eaux profondes qui l'entourent (un genre de peaux mortes sans doute). Heureusement, le haut de son crâne pousse chaque jour de la même distance pour qu'il garde continuellement la même taille conservant ainsi toute sa splendeur.

            De loin, on trouve qu'il en fait beaucoup Perito pour ignorer ainsi tout évènement qui se passe autour de lui. Mais plus on se rapproche, plus on comprend à quel point nous ne sommes rien pour lui nous pauvres mortels. Une vie humaine n'est même pas un jour pour lui, un homme, même grand, ne mesure pas le millionième de sa taille. On se sent tellement petit et inutile près de lui. Normal qu'il nous balaie nous et notre courte histoire d'un geste de la main. Au final Perito, il a tout compris : tout est relatif, rien n'a d'importance. Une sorte de Carpe Diem des glaciers...

            Après avoir ajouté "Rendre visite à Perito Moreno" à ma liste des "10 choses ultra-touristiques que je veux quand même faire même si je suis entre un gros américain qui sue et un japonais en short" (je l'ai mis entre "faire une photo avec Mickey" et "Mettre un jeton dans une machine de Las Vegas"), j'ai voulu rendre visite à Fitz Roy pour voir s'il m'en apprenait autant... Mais Fitz Roy se la pète un peu. Il vit en haut d'une montagne (rien que ça déjà ça me paraît beaucoup mais admettons). Direction El Chalten, sympathique village d'une centaine de maisons. Pour espérer voir l'ami Fitz, il faut monter pendant cinq heures une montagne magique : la montagne au quatre saisons. J'ai commencé mon ascension en été sous 25 degrés avec le soleil qui chantent et le soleil qui brille. Puis j'ai traversé l'Automne et ses arbres tout tristes qui faisaient des pièges avec leurs racines. J'ai vu au loin le printemps et ses arcs-en-ciel du renouveau. Mais arrivé au sommet, l'hiver m'a attaqué de plein fouet. Il m'a neigé dessus sans vergogne, m'a glacé le sang avec son vent gelé. OK je n'étais pas forcément équipé avec mon jogging, mes baskets et mon manteau de ville, mais me punir avec -5 degrés fut rude. En haut j'ai appelé, crié supplié Fitz Roy de sortir de sa réserve mais rien n'y fit. Il resta bouder dans les nuages. Je n'ai eu pour seul consolation qu'un bout de son pied et une visite de sa baignoire...

Eté

Automne

Printemps

Hiver

L'aventure fut belle et j'ai beaucoup appris.
Que rien n'a d'importance à part "cueille la vie".
Qu'à vivre tout seul on devient vite aigri
Que Fitz Roy est un con, Perito, un génie.

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