Revenons au travail car oui ici je ne suis pas en vacances. Je suis mandaté par Fresenius Kabi, leader des produits pharmaceutiques mondiaux, pour développer le secteur endoscopique. Un des postes les plus importants de l’entreprise j’imagine. Vendredi pour le boulot, je suis donc allé visiter l’hôpital Saint Martin à La Plata. La Plata c’est la capitale de la province de Buenos Aires. Une ville construite de toute pièce après la guerre civile ce qui donne une disposition de ville très plaisante : 42 rues horizontales contre 42 rues verticales toutes aux noms les plus charmants les unes que les autres (Rue n°1, Rue n°2, Rue n°3…).
            C’est donc cet hôpital qui a été choisi car c’est le plus grand des hôpitaux gratuits d’Argentine. La Plata se trouve sur la route de Lanùs, fier fief du jeune Maradona qui naquit ici dans les années 1960. Mais je ne me suis pas arrêté, car l’endoscopie dans Lanùs est assez peu développée…            J’ai déjà visité deux hôpitaux à Buenos Aires, c’était le paradis des maniaques stérilisateurs : avec un tel degré de propreté, se prendre une caméra dans la bouche qui serait antérieurement passée par les sens interdits et le tube digestif qui les prolonge devient un plaisir. A l’hôpital Saint-Martin, c’était différent. En comparaison, les mouroirs indiens de Mère Térésa sont modernes et tenus par des obsédés de la propreté.
            J’étais vraiment étonné par l’état de délabrement de l’hôpital. Peintures qui ne sont plus défraichies mais déchirées comme les murs. Des traces louches de substances inconnues leurs donnent d’ailleurs de la couleur. Les files d’attente sont immobiles et infinies. Le seul avantage c’est que quand tu es en bout de file, tu arrives dehors devant le vendeur de choripans et autres Burgers en tout genre. L’ascenseur n’est pas cassé et c’est ça qui fait peur parce que tu préfèrerais qu’on te dise qu’il est cassé vu qu’il ne descend pas, il chute, fait des paliers de décompression et rechute. C’est triste à dire mais c’est vraiment l’hôpital du Tiers-Monde alors que je venais de passer devant la clinique de la ville (elle payante) qui devait fêter son premier anniversaire à tout casser. La santé en Argentine ou comment prendre le système de santé américain qui a fait ses preuves de son non fonctionnement. Sois riche ou crèves à Saint-Martin…

            Notre respo gastroentérologo n’arrivant pas, nous avons pu errer dans l’hôpital et prendre toute la mesure de l'expression « Pays En Développement ». S’en suivent des échanges musclés sur les pratiques locales dans le secteur de requin qu’est le monde de l’endoscopie (hum,hum) avec le Dr Otain. Et là surprise il m’explique qu’ils font eux-mêmes les anesthésies. Non pas que la loi soit différente ici (il faut être anesthésiste payé très cher pour anesthésier), mais –je cite – “On s’en fout on sait le faire”. Clair. Net. Précis. Imparable.
            Vu mon étonnement, le Dr Otain me propose de me faire visiter son zoo, oui car pour lui c’est bien d’un zoo qu’il s’agit. L’homme parle en têtes pour les bestiaux qui passent quotidiennement entre ses mains ou celles de son service : « Donc on fait environ 30 à 35 têtes par jour, plus de 1000 par mois ». Tout cela en ouvrant les cages de ses patients sans ménagement : les salles de réveil sont des boxes glauques et froids. Il me présente, enfin non, il me montre ses plus belles pièces : un vieil ours en fin de vie qui sort à peine de son sommeil opératoire, une jeune biche qui tremble de peur dans la salle d’attente (enfin plutôt le hall d’attente), une taupe rabougrie qu’on prépare à ce qu’elle pense être l’abattoir vu son visage… On passe donc du coq à l’âne bien évidemment sans aucun respect du secret médical ou demande préalable aux intéressés pour savoir si ça les dérange qu’on vienne les observer dans leur sommeil. Cachi, le directeur des achats qui m'accompagne me paraît tendu et outré : un lion en cage mais il se tient, il n’explose pas… Nous arrivons finalement sur une grosse baleine pour voir l’opération qu'est l'endoscopie en entier toujours sans lui demander son avis. De toute façon dans le box d’opération c’est une sorte d’agora grecque, on y vient se dire bonjour, discuter de la pluie, du beau temps, du match de la veille…
            On me présente rapidement les membres opérants. Surtout l’endoscopiste, M. Bourrin. Je comprends vite où est passé tout le budget 2008-2009 de l’hôpital vu la modernité de l’endoscope et de son moniteur de contrôle. Entre deux poignées de main, Mr Bourrin injecte un flacon entier d’un anesthésique censé être injecté en continu normalement mais il n’a pas l’air plus préoccupé que ça de sa dose de cheval. Il s’approche ensuite doucement de l’oreille de la baleine pour lui hurler littéralement un « hey, ho, tu dors » puis de me confirmer « c’est bon elle dort ». On assiste ensuite à un changement d’humeur du bonhomme. Une sorte de démence cruelle semble s’afficher sur son visage au moment où il se saisit de l’endoscope pour l’enfoncer violemment dans la bouche de la baleine qui ne bronche pas. Logique me direz-vous. Quand ça bloque, Mr Bourrin donne un gros coup pour forcer. Jack L’éventreur passe à côté pour un artiste du scalpel.
L'objet du délit : 3 mètres de pur bonheur
            Et là la magie opère. On assiste à l’écran à un voyage incroyable. Le Futuroscope a trouvé sa future animation : Voyage au centre de mon ventre. Une sorte de montagnes russes à travers la gorge, les parois gastriques avec escale à côté des amygdales avant d’arriver au sacro-saint kyste sans doute à l’estomac. Une fois le kyste mesuré, on assiste à un jeu de la corde entre Mr Bourrin et l’estomac lorsque Mr Bourrin retire l’endoscope de toutes ses forces sous les yeux bienveillants de Mr Otain. Mr Bourrin a gagné.            J’aimerais vous dire pour finir que Mr Bourrin a gentiment réveillé la baleine avec un bisou sur la joue pour la beauté de l'histoire. Pour dire que tout est bien qui finit bien. Mais non. Il lui a collé une baffe en criant « Madame, madame c’est fini » puis de murmurer un léger « au suivant » à lui-même. Bilan : un spectacle vivant où plus de 15 personnes sont intervenues. On remercie les artistes, le Dr Otain et on s’enfuit vers la parilla la plus proche. C’est vrai que ça met en appétit un kyste dans un corps.
Un exemple du kyste que j'ai vu dans la baleine
            On conclura sur la phrase de Cachi qui est à peu près l’homme le plus généreux ici (humanitaire avec les enfants de son ex-hôpital le dimanche après ses 45h hebdomadaires n'est que l'une de ses facettes) à propos du Dr Otain qui traite ses patients comme de la merde : “Que hi-jo de pu-ta. Pero que HIJO DE PUTA”…