lundi 24 août 2009

Le bruit et l’odeur

            La Boca n’est pas un quartier, c’est une nation, une république même si l'on se fie au panneau d'accueil. Avec ses couleurs (bleu et jaune), son équipe de foot (Boca Juniors), ses coutumes (rouler très vite avec des voitures défoncées, emprunter aux touristes leur argent ou leur téléphone…), son hymne (Boca mi buen amigo, este campaña vamos a ganarla contigo)…


            Boca c’est aussi le paradoxe de l’Argentine, le tiers-monde en carton-pâte. La pauvreté est partout dans ce quartier mais on ne la voit pas. N’importe quelle personne déconseillera à tout touriste de se promener à la Boca en dehors des sentiers battus pour cause de maltraitance sur touriste tout équipé. Du coup, on reste sur les sentiers battus enfin le sentier battu : le Caminito (le petit sentier). Un passage magnifique ou se mêlent poney miniature, danseurs de folklores, japonais derrière leur appareil, fanfare de percus, chiens en jean, rabatteur pour restaurant bi-tri-quadrilingue, américains obèses, automates et faux danseurs de tango qui veulent prendre des photos avec toi. Une incroyable fourmilière dans un cadre multicolore… Bon les maisons du Caminito n’ont pas l’air habité et font un peu grande comédie, mais la Boca est réellement aussi magique…

            A l’origine de toutes ces couleurs, un moïse de temps modernes : Quinquinela Martin. Lui aussi abandonné sur le fleuve, lui aussi récupéré par une famille. Bon sauf que la famille de Boca c’est pas le palais du pharaon. N’en déplaise à Chirac, à la Boca, on ne voit pas « sur le palier à côté de son HLM, entassée, une famille avec un père de famille, trois ou quatre épouses et une vingtaine de gosses et qui gagne 50 000FF de prestations sociales sans naturellement travailler... ». A la boca, il n’y a pas d’HLM, pas d’aides sociales et pas de Francs Français. « Si on ajoute à cela, le bruit (des touristes excités de vivre dangereusement) et l’odeur (le magnifique fleuve Riachuelo se constitue d’une croute solide capable de faire tenir des pneus de voiture au-dessus de l’eau noirâtre dû aux 300 usines qui relâchent quotidiennement mercure, goudron et autre joyeuseté dans cette eau la plus pollué du monde : n’ayons crainte Kirchner a dit qu’on allait bientôt pouvoir si baigner)...

Le fleuve-croûte (pour plus d'infos, demandez Amaury Stehelin, véritable spécialiste du sujet : IN-TA-RIS-SABLE

            Revenons donc au Moïse local qui lui aussi est devenu connu à la trentaine. Bon, certes il n’était pas pote avec Dieu mais il est devenu le peintre le plus célèbre de Buenos Aires dans les années 1930. Il a donc voulu libérer son peuple du marasme et de la misère. Au lieu d’ouvrir la mer en deux (beaucoup plus facile de le faire ici d’ailleurs, il faut juste un ciseau pour couper la croute en deux parties distinctes), il a décidé de construire une école en plein milieu de la Boca. Il était sympa mais un brin flemmard et du coup au lieu d’enfiler le bleu de travail, il a demandé aux gens du quartier de venir peindre le nouveau bâtiment. A l’époque comme aujourd’hui d’ailleurs, il n’y avait ni téléphone, ni internet pour organiser les achats. Chacun est donc venu en courant, joyeux comme pas deux, avec son vieux pot de peinture et l’école est rapidement devenue un beau patch-work de couleurs. Quinquinela Martin, un peu embêté a dit « voui, voui c’est très beau » et du coup tout le monde a peint sa maison de toutes les couleurs…




            Du coup, entre le soleil et les couleurs chaudes des maisons, on peut rapidement passer l’aprem assis sur un banc cinq minutes avec toi regarder les danseurs de tango tant que y’en a. Le « quartier des pauvres dangereux » devient directement Comme quoi plutôt qu’un bon coup de karcher, mieux vaut un bon coup de peinture…