Une seule so-lu-tion : l’autobusi-sa-tion. Appelé ici le colectivo. Le colectivo chaque matin c’est comme un grande aventure quotidienne. Mieux que le café ou la douche, c’est lui qui a vraiment le pouvoir de te réveiller, de mettre tes sens en éveil. C’est également lui qui condense ton humeur du jour. Oubliez l’histoire de se lever du pied gauche ou droit, fêtez plutôt le fait d’en avoir des pieds car vous risquez de vous en servir dans la prochaine demi-heure…
            Des lignes ici il y en a 180. Les bus vont dans tous les sens, sont de toutes les formes, toutes les couleurs et de toutes les compagnies. Par contre en terme d’indications sur leur trajet, c’est pas forcément les meilleurs. Pas de plans du réseau mais des pubs format géant dans les rares arrêts dignes de ce nom. Alors voir une fille à poil qui vend un téléphone dès le matin, c’est sympa mais ça ne t’avance pas vraiment sur ton trajet du jour… L’aventure commence alors…
Chapitre 1 : A la recherche de l’arrêt perdu
            Pour se repérer dans Buenos Aires, c’est une question soit de foi, soit d’argent.
            De foi d’abord. Grâce à la magie d’internet, il existe un site : comoviajo.com. Il est censé t’indiquer ton trajet entre ton lieu de départ et ton lieu d’arrivée. Magique. Mais il faut y croire. Il arrive souvent que la machine montre ses faiblesses. Et croyez-moi c’est vite arrivé de se retrouver sur une sorte d’autoroute à 2x20 voies en voulant aller au travail. Il y en a qui ont essayé, ils ont eu des problèmes.
            Si on ne fait pas confiance aux machines, il existe aussi un guide. LE guide : le Guia-T. Il récence toutes les lignes existantes dans la capitale. Cependant il ne donne pas les trajets des lignes. Ce serait trop simple. L’argentin à l’âme joueur. Le Guide découpe donc la ville en grands carrés et te donne l’indication suivante : le bus 165 passe dans ce carré. Après dans quelle rue ? Amuses-toi à chercher. C’est là qu’intervient la question de l’argent : plus le guide coûte cher, plus il y a de carrés. Plus il y a de carrés, moins il y a de rues dans le carré. Moins il y a de rues dans le carré, plus il y a de chances de trouver l’arrêt du bus.

            Dans tous les cas, l’avantage est que c’est toujours une victoire de trouver l’arrêt. La fin d’une quête semée d’embûches. Pas besoin de Graal ou de calice, un simple autocollant sur un panneau (oui c’est un arrêt de bus) te met de bonne humeur pour la journée : tu as vaincu l’adversité de la ville.
CHAPITRE 2 : Le bonheur ne se trouve pas en lingots, mais en petite monnaie
            Arrivé devant l’arrêt chèrement obtenu, tu te rends compte que tu n’as pas de piécettes. Or, le colectivo ne se prend pas sans piécettes à mettre dans la machine à tickets d’avant-guerre qui mange tes pièces en faisant des bruits bizarres. Tout serait parfait si à cause de l’inflation permanente, les pièces n’avaient pas plus de valeur par le métal qui les compose que par leur valeur fiduciaire en elle-même. Du coup beaucoup de ces pièces reviennent à leur état premier : fondus pour revendre le métal ensuite. Et une pièce fondue ne permet pas de prendre le bus bizarrement.
            Là deux options sont possibles. Sur le long terme, si vous avez réussi à nouer des liens cordiaux avec votre tissu commerçant en bas de chez vous, ils vous font de la monnaie sans trop sourciller. Mais il faut quand même être un client régulier comme Amaury et sa boulangère. Sinon il faut se résoudre à acheter des paquets et des paquets de chewing-gum pour obtenir un peu de monnaie. L’autre solution est de mendier 10 ou 20 centimes de pesos.

            Retour à l’arrêt. Et là chose incroyable : les gens font la queue. En Argentine. Les mêmes qui arrivent avec deux heures de retard au travail avec le sourire se regroupent dans une ligne droite militaire. Et y a pas intérêt à dépasser. Tout est bien cadré jusqu’à temps que le bus arrive. Le bus n’arrive jamais seul : toujours 3 ou 4 à la fois de différentes ou de la même ligne. D’un coup la belle ligne bien rangée devient une foire d’empoignes où tout le monde veut faire en sorte d’attirer l’attention de son bus généralement assez avare en arrêts. Tous les moyens sont bons : bras, pieds, parapluies, jet de pierres, de portefeuilles, de bébés… Mais surtout pas sa menue monnaie…
Chapitre 3 : Le Grand Prix de Buenos Aires
            Le Grand Prix de Buenos Aires est comme celui de Monaco. L’un des seuls à se dérouler en pleine ville plutôt que sur un circuit. A la différence près que le grand prix de Buenos Aires a lieu tous les jours, qu’il n’est pas limité qu’aux Formules 1 et que les commissaires de courses (les policiers) participent également. Pour le reste rien de bien différent : des voitures ou des bus avec des numéros, des communications radios, de la vitesse, des accidents et du stress beaucoup de stress…
            Des innovations ont été mises en place pour garantir un minimum de spectacle. On remercie au passage la Fédération Internationale d’Automobile qui a permis tout cela.
            Tout d’abord, il est dorénavant permis de décorer son véhicule. Beaucoup l’ont compris. Notamment les pilotes de la ligne 59 dont beaucoup ont transformé leur véhicule en boîte de nuit : néon bleu et rouge ainsi que musique d’ambiance techno dépassant légèrement la barre des 130 décibels…
            Ensuite le revêtement choisi pour la route est tout simplement révolutionnaire. D’un haut point de vue technologique, il est perforé de petits trous sans doute pour améliorer l’adhérence. L’effet est impressionnant pour les pilotes et leurs passagers qui vivent la sensation d’apesanteur pendant une demi-seconde.

            La queue de poisson a été élevée au rang de norme. C’est même un art national. Les bus arrivent à passer dans n’importe quelle rue et ce à pleine vitesse grâce au système de la queue de poisson. Cependant tout colectivo est équipé de deux klaxons pour assurer la sécurité des participants car aucune vraie queue de poisson ne se fait sans klaxons. Le premier sert donc à manifester sa queue de poisson soit pour avertir le poissoné, soit pour montrer qu’on est fier de soi. Le second qui a plus le bruit d’un sifflet permet de saluer ces amis ou de donner un peu l’humeur du bus.
            Enfin dernière mesure et pas des moindres : la note artistique. Les chauffeurs y portent grande attention. L’idée est de faire réaliser aux passagers qui ne sont pas assis des figures acrobatiques par la simple force de la pédale de frein. Ca peut aller du simple pas de deux au triple axel. Le chauffeur du bus de ce matin a par exemple pris un 5.5/5.6/5.9/5.9/5.9/5.8 pour avoir embouti une vieille contre la machine à sous lorsqu’elle essayait de la remplir pour prendre son ticket.
CHAPITRE 4 : Plus rude sera la chute
            A un moment il faut bien descendre du bus. Mais les chauffeurs estiment tous qu’un bus c’est fait pour rouler, pas pour s’arrêter. Du coup, quand on veut sortir il faut se préparer deux trois arrêts à l’avant. Appuyer sur le bouton qui demande au chauffeur de s’arrêter. Ne pas faire attention au cas où il râle. Et lorsque la porte ouvre, attendre qu’il ralentisse jusqu’à une vitesse de 4-5 km/h (mais ne pas trop attendre parce que sinon il repart) et SAUTEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEER…

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