mercredi 4 novembre 2009

Mise en mouvement d’un corps graisseux en vase clos

            Chaque pays à son rapport aux frontières, aux barrières et aux murs. L’Europe a jadis pris la décision de faire tomber les murs. Israel ou les Etats-Unis en construisent de grands pendant que Gaza creuse sous les murs. Les coréens du Nord tentent de faire le mur. L’argentine, droite dans ses bottes et beaucoup plus virile, préfère taper violemment dans les murs… Divers sont les exemples : manifestations en tout genre, jets de pierres sur la casa Rosada mais surtout, surtout, dans le sport…

            L’argentin a une propension extrêmement forte à taper contre les grilles de stade de football par exemple. Dimanche dernier au hasard d’une rencontre footballistique qui se trouvait être LE super clasico entre les deux équipes qui se détestent le plus du monde de la Terre vu qu’elles sont voisines de deux quartiers : Boca Juniors contre River Plate. Entre deux pipis sur les supporters adverses (les toilettes devaient sans doute être complets), les argentins aiment taper contre les murs. Enfin plutôt les grandes grilles qui les séparent du terrain. Ca ne mange pas de pain et ça met une ambiance du tonnerre malgré les risques sécuritaires. De toute façon il y a étrangement moins de flics que pour un Boulogne/mer – Pouillé-les-coteaux et ceux qui sont présents préfèrent regarder le match donc personne n’ira emmerder les tapeurs de grillage…


            Mais cette manie de taper dans les murs ne s’arrête pas là. C’est même un sport national. D’abord le squash ici est assez répandu malgré un rejet assez fort de tout ce qui vient de l’Establishment anglais et de sa culture (à noter mon chant de supporter préféré dans n’importe quelle antre sportive : “El que no salta es un inglés” = “Qui ne saute pas est un anglais” = “Si tu sautes pas t’es un sale anglais qui m’a volé les îles Malouines“ = “Saute je te dis”). Pour les non initiés à ce sport de mur et de sueur comme je l’étais avant mon séjour au pays du supplice de Pantale (comme Tantale sauf qu’au lieu de te priver de boire et de manger, on te force à boire et à manger jusqu’à ce que mort s’en suive), une brève explication…

            Le squash n’est ni plus ni moins que le jeu du chien et de la balle. Concrètement, il s’agit de lancer une balle très fort contre un mur, de préférence en tapant contre les murs latéraux pour que la trajectoire réserve ses surprises. Puis il ne reste plus qu’à courir derrière comme un dératé avec pour seul objectif de taper dans la balle. La conséquence est simple mais rude, tout un chacun ne pouvant pas faire deux choses en même temps : il est fait abstraction de tous les obstacles se trouvant entre la balle et le joueur. Malheureusement, l’obstacle ne fait pas abstraction du joueur. Ce dernier poussé par ses instincts animaux percutent donc assez régulièrement et à pleine vitesse murs, sol ou autre adversaire. Cette course irraisonnée pour taper dans un mur s’accompagne de petits cris d’effort lorsque la trajectoire s’avère relevée mais finalement on arrive au but tant espéré et on tape alors la balle dans le mur de toutes ses forces, tout content, pour laisser jouer l’adversaire. A la fin on a perdu 800 litres d’eau et on pend la langue de fatigue, l’air benêt mais que seuls maitrisent les imbéciles heureux...

Amaury après un match contre moi (je suis sur une série de 1 victoire consécutive)

            Mais l’argentin aime beaucoup trop taper dans les murs pour s’arrêter au simple squash. Le concept a donc été repris pour un autre sport d’origine anglaise mais vite placé sous le giron national avec un nom “hispanifié” : le padel (ex-paddle-tennis). Ce sport compte plus de 7 millions de pratiquants à travers le monde. Un sport internationalement et égalitairement répandu : le Royaume-Uni et ses 20 000 licenciés, la France et ses 4000, l’Espagne et ses 50 000, l’Argentine et ses 4,5 millions… Le padel est le sport parfait pour les nerveux mauvais au tennis. Ca ressemble à un mini-tennis qui se joue que dans les carrés de service pour ceux qui n’ont pas de force. On utilise des raquettes à peu près semblables aux raquettes de ping-pong pour prévenir les excuses du style “j’y peux rien c’est mon cordage qui est nul”. Le terrain est tout petit pour ceux qui n’ont pas d’endurance. Et last but not least, on a le droit de taper contre le mur de derrière de toutes ses forces pour 1) exprimer son mécontentement 2) renvoyer la balle en prime… Résultat : une armée de gros, vieux et nerveux, qui font partie des meilleurs joueurs du club…

Le marketing ou l'art de faire croire qu'un sport pourri est classe

            Bien évidemment, des sports où on peut s’énerver contre des murs et exprimer son mécontentement et son injustice face à la défaite en toute légalité : j’ai cédé à la tentation. Je mets donc régulièrement mon corps, ma tête et mon cœur à rude épreuve face à ces murs en tout genre. Mais les argentins ne tapent pas dans les murs uniquement par débilité profonde, moi non plus d’ailleurs. Non ils y portent une portée largement plus spirituelle et philosophique que l’on retrouve dans les proverbes locaux :

Quand une tuile tombe de ton toit, c'est l'opportunité de voir dix milles étoiles.
Quand un mur s’effondre, c’est la chance d’inviter ton semblable.

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