jeudi 13 août 2009

La m'hommification

            La fin de ce séjour au campo tient plus du parcours initiatique dans le passage de l’adolescence à l’état d’homme. Les français ont juste à attendre d’avoir 18 ans pour devenir hommes. Les pygmées d’Ethiopie doivent conserver un feu allumé pendant une semaine entière. Les Masai de Tanzanie doivent tuer un lion. Les peuples nomades de Sibérie doivent protéger des loups un troupeau de rennes toute une nuit par -50°. Une partie de plaisir : moi j’ai fait une soirée entière avec un troupeau d’argentins devant un feu allumé puis j’ai tué un animal. Solide.

            Après m’être occupé des bêtes (traire les vaches, égorger à mains nus un taureau et mis au monde un poulain, la base quoi), j’en ai retrouvé des beaucoup plus costaudes pour l’Asado du campo. Vers 22h, la nuit tombée, quand les organismes dépucelés de leur première virée à cheval se rende compte que ça fait mal la première fois, un espèce de grondement énorme nous a réveillé de notre torpeur. Tremblement de terre ? Attaque des taureaux ? Niet. Deux tanks ont débarqués devant les écuries, six armoires à glace en sont sorties. On ne s’étonne plus ni des mensurations des gens du coin, ni des 20 kilos de viande posés sur la table, ni du sac de 800 glaçons, ni des innombrables bouteilles de vin très sale et de Fernet. Non ce qui nous étonne, c’est que les deux filles se mettent au garde-à-vous pour installer la table, laver ce qui pouvait être lavé et cuisiner la salade. Le tout sans piper mot. On avait bien vu dans la journée qu’elle était très serviable, on pouvait pas le nier. Mais là ça relevait de l’exploitation. On a timidement tenté de leur expliquer qu’en France, vous savez ça se passe pas comme ça mais on a rapidement été convaincu par leur arguments imparables : “En même temps, si elle ferait pas la salade, on en mangerait pas”. Du coup on a pris place autour du feu en attendant que la table soit dressée, et plus vite que ça…

Sans doute notre repas de la soirée, paix à son âme

            Très rapidement elles sont devenues invisibles pour nos compagnons de tablée, qui en ont profité pour parler, dans l’ordre, de :
- Vous êtes tous nuls à côté de moi pour faire un asado ?
- Comment les françaises sont trop chaudes, moi y a deux ans il y en a une qui est venu chez Tico, on a passé l’été au lit.
- La masturbation à travers les âges
- Les 1001 raisons qui font que Juani et Marcello (ou toute autre nom argentin je ne m’en rappelle plus exactement : le premier attendant un enfant, le second allant se marier dans deux mois) vont devenir des émasculés.
- La réponse des intéressés : « et là elle ou ma femme à ton avis voludo, elle est à la maison »
- La taille des couilles de Tico qui l’a pas fait depuis longtemps et qui est donc un « Sémental » (homme aux grosses couilles)
- …
Réaction à chaud des deux filles en train de couper les oignons quand amaury et moi on leur demande un peu gêné, très amusé, si ça allait : « Non mais c’est marrant, on apprend ». Pas farouche.

Les deux "serveuses"

            Après cette soirée de franche camaraderie et de discussion philosophique nous sommes allés reposer nos esprits échaudés vers 3-4h du matin dans une boite de la ville. Pardon dans LA boîte du village. La Morocha. Soit « La Brunette ». Vaste programme. Ce nom résume un peu tout. Les potes de Tico n’y allaient pas pour se promener mais pour chasser. Bon le problème des petits villages c’est que tout le monde se connait donc il y a de gros risques de consanguinité mais bon ça n’avait pas l’air de les effrayer plus que ça. Connaissant mon âge depuis l’asado, ils ont décidé de commencer mon initiation à l’âge adulte. Vu qu’il ne pouvait plus chasser pour eux, il chassait pour moi. Pendant que j’étais à côté d’eux pour m’acheter une bière afin de gagner un ticket de plus pour la tombola de la fin de soirée qui me promettait une motocross, il guettait la proie. Immobile. Une fois que toute personne de sexe féminin s’approchait d’eux (oui l’argentin est peu regardant sur la marchandise : infirme, malade, cul-de-jatte, tout est bon dans le cochon), il la tirait par les cheveux pour la rapprocher du groupe. Lui criait en lui tapant dans le dos très fort, puis en me tapant dans le dos encore plus fort : « il est français ». Puis s’échappait très fiers de leur chasse et persuadé d’avoir créé un couple fait pour durer et s’installer à Madariaga, me laissant seul avec Rocio, Ale, Sol ou Paula qui rentrait dans les critères de beauté du campo (quelqu’un de fort, qui sait faire du cheval mais avec des cheveux longs et maquillé). L’argentin est bon chasseur, une fois remercié la fille en question je me faufilais entre les gens pour éviter les trois bonhommes. Mais rien n’y fit, il me retrouvait toujours pour se lancer dans une nouvelle quête. C’est à ce moment là, au bout de la 4e proie, que j’ai réalisé qu’il me fallait une copine vu la quiétude d’Amaury qui ne se faisait pas courser par les trois rabatteurs…lever de soleil à l’arrivée au campo a permis de se remettre de ces émotions.


            Le lendemain, j’avais fini la première étape du rite de passage : je devenais un homme. Mais il me manquait l’étape ultime : tuer un animal. Je ne l’ai compris que quand Francisco, qui avait trainé à se réveiller, est débarqué les yeux encore à moitié fermés avec son fusil de chasse chargé sans dire un mot. Les filles ont vite compris le signal : elles se sont mises à ranger et à laver la maison pendant que les hommes, les vrais partaient chasser en pick-up…

            Je me suis retrouvé très rapidement le fusil entre les mains. Tico venaient de charger une cartouche de la taille d’un doigt d’enfant. Il me montre un arbre plein d’oiseaux multicolores, qui piaillait joyeusement en famille. Tico a plus vu l’ennemi qui préparait un plan diabolique vu qu’il m’a dit « Tire, il bouffe le maïs ». Je suis donc devenu un homme le 9 août 2009 à 14h37. Devenir un homme c’est donc viser, tirer, devenir sourd pendant 30 secondes à cause du bruit et se prendre le retour de feu incroyable qui te démonte l’épaule et manque de te faire tomber. J’étais tout retourné, un peu dans un monde parallèle où les bruits seraient très sourd et feraient peur. D’où ma grande réflexion à chaud à Amaury : « Mais en fait, la guerre c’est bourrin ». L’oiseau multicolore faisait moins le malin avec une balle dans la tête. J’ai poursuivi l’effort de guerre mais en tant qu’état-major : je me suis mis au repérage de l’ennemi dans la charrette du pick-up. Moins douloureux. Sale histoire, cette guerre.



L'armada


            La dernière image dont je me souviens est le retour à Buenos Aires le lundi matin à 5H30. Je partais au travail 3H plus tard, de retour de ce week-end incroyable, en homme nouveau, en Homme tout court.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire